ADIEU JOHN

Exodus by Ludmila Armata

Dans le secret moite de ma poche de paletot, mon index lèche sans répit la courbe de la languette. Avec un mouvement régulier, j’effleure le petit tracé sinueux en lissant sa tige ondulante. Même en prenant soin de la toucher délicatement, je sais qu’un danger subsiste : Un geste nerveux, un moment d’inattention et ma mission serait compromise. Heureusement, je suis calme. Je sais que tout ira bien et je finirai par faire ce qu’il faut. Quelqu’un m’a parlé un jour du phénomène de machine à coudre, qui surprend parfois les alpinistes au moment où ils s’y attendent le moins. Ils tremblent tout d’un coup sans raison et ça met leur vie en péril. Ça peut arriver aux meilleurs grimpeurs, dit-on. L’équivalent pourrait bien m’arriver. Je pourrais perdre le contrôle, presser trop fort et m’ouvrir le ventre. Malgré le risque, je ne peux pas m’empêcher de parcourir cette fine langue métallique qu’à force de titiller, je ne sens plus au bout de mon doigt.

Déjà une centaine de fois, j’ai dressé dans mon esprit deux colonnes : L’une de chiffres, l’autre de lettres et je compte : 1/A, 12/AB, 123/ABC, 1234/ABCD, 12345/ABCDE et ainsi de suite jusqu’à 26/Z. Après, je recommence. Les deux colonnes sont parallèles, et l’ordre des chiffres et des lettres reste successif. Je les vois intérieurement comme sur un tableau, alors je peux répéter la séquence une fois après l’autre sans jamais me tromper. C’est un don. Mais ça finit plus vite qu’on ne le pense. Cent fois vingt-six fois deux égale cinq mille deux cents. C’est comme compter lentement jusqu’à cinq mille deux cents; avec le handicap supplémentaire de garder le fil, et bien sûr, la difficulté ajoutée de ne pas presser la gâchette. Ce n’est pas difficile mais très périlleux.

La machine à coudre, quelle idée! Soudainement, quand je m’y attendrai le moins, embourbé dans mes pensées, je le verrai surgir. Le tableau abstrait n’aura plus aucun sens. J’en serai à 123456789 10 11 12 13 14 15 16 17/ABCDEFGHIJKLMNOPQ, ou quelque chose comme ça, et ça s’effondrera comme un château de cartes. Comme le sac de Cheerios que j’ai sorti l’autre matin de la boîte de céréales et que j’ai crevé avec le grand couteau de cuisine. Un, deux, trois coups et les petites rondelles bien tassées au fond du sac ont été projetées dans tous les sens et ont couru dans la pièce vide. Elles ont fait un drôle de son en driblant sur mon plancher simili-bois et je les ai pourchassées et écrasées nu-pieds. Mais ça ne m’a donné aucune satisfaction physique. Je n’avais pas du tout l’impression de marcher sur du sable, comme j’en avais anticipé la sensation. Les entendre s’effriter sous mes pieds et se coincer entre mes orteils me plaisait pourtant. J’ai vidé le sac jusqu’au dernier Cheerio et j’ai continué un moment à les piétiner. Après cela, je n’avais plus rien à déjeûner. Je me suis jeté à genou et j’ai essayé de choisir les rondelles les moins abimées, mais même celles qui étaient restées entières ne m’ont pas tenté. Le plancher de ma pièce au cinquième est vraiment trop sale. J’ai soufflé une à une sur celles que j’avais méticuleusement rescapées, mais la poussière restait accrochée et des filaments flottaient dans la lumière. À la fin, j’ai tout mis à la poubelle et je suis descendu prendre des toasts à la cafétéria du sous-sol.

J’ai révisé mentalement le geste des dizaines de fois : Sortir l’arme de la poche, allonger le bras, viser et tirer. C’est tout. Par la suite, tout va basculer. Les curieux vont s’amasser. Ce sera la panique avec la police, les sirènes, l’ambulance, les cris. Moi je resterai calme. Je n’ai pas l’intention de fuir. Personne n’osera m’approcher. Les gens auront peur de moi, même si je balance l’arme et m’assois tranquillement à côté de lui. Ce sera la confusion partout, je le sais, mais je n’y peux rien. Il faut ce qu’il faut. J’ai une tâche à mener à bien et même si je le voulais, je ne pourrais pas reculer maintenant. Si j’étais quelqu’un d’autre, je n’aurais pas cette obligation, mais j’ai été choisi et j’irai jusqu’au bout. Ce n’est pas moi qui fais les règles et j’ai la foi. Ceux qui n’ont pas de foi sont sans loi et pour eux, c’est le chaos. Un monde sans queue ni tête, comme les céréales éparpillées sur le sol, dominé par le désordre, sans but, voué au vide, à la déchéance ou pis, à l’esprit du mal, à Satan qui se nourrit d’incertitude et de trouble. Je n’invente rien, c’est ce que disait notre guide l’autre jour avant la pause. Au chapitre du Saint-Nom-Bénit, personne n’écoutait plus, mais moi j’ai bien fait attention : « Écoutez la voix intérieure. Écoutez attentivement, ne vous laissez pas distraire. Écoutez les commandements qui s’impriment dans votre cœur. Ne succombez pas aux pièges de la vie superficielle. Concentrez-vous sur la grandeur de votre silence intérieur. C’est là où vous seront révélés les commandements, c’est là où vous sera livré l’appel vers votre destin. La grande dictée céleste est déjà en vous. Recueillez-vous et priez, et demandez Lui en vous: Que dois-je faire pour T’obéir, pour remplir ma mission sur terre? »

Moi, je l’ai fait et je n’ai aucun doute maintenant. 1234567/ABCDEFG, 12345678/ABCDEFGH, 123456789/ABCDEFGHI, 123456789 10/ABCDEFGHIJ, 123456789 10 11/ABCDEFGHIJK, 123456789 10 11 12/ABCDEFGHIJKL, 123456789 10 11 12 13/ABCDEFGHIJKLM … Le voilà qui sort de sa limousine et traverse la rue. Il vient vers moi avec sa belle allure, sa dégaine élastique et ses cheveux qui dansent à chaque pas. Je n’ai rien contre lui, bien au contraire, surtout maintenant que je le vois si réel. Dommage pour sa vie qui doit prendre fin, mais ça ne relève pas de moi. Je dois neutraliser son existence pour transférer vers moi sa célébrité, écarter les ténèbres et donner jour à la Volition Originelle. C’est là notre destinée commune à lui et à moi. Tout récemment, je l’ignorais encore. J’errais sans but, mais maintenant je sais. Il est mon véhicule et nous sommes depuis toujours et à jamais liés.

Alors le geste que j’ai refait mentalement une fois après l’autre sans passion, je l’exécute. La réalité est à la fois plus banale et plus lourde, plus implacable et plus, comment dire, plus intransigeante que la lucidité. Impossible à déjouer. Avec son visage, le grain poreux de sa peau, ses cheveux dépeignés, l’énergie qui émane de lui et, à bien y penser, l’obstacle principal : l’amour. L’immense amour que j’ai pour lui et pour sa musique. Le spectre de toutes les chansons qu’il n’écrira plus me hante, me torture. Mon paletot, le bouton que je dois détacher, le poids soudain de mon bras, de ma main, de l’arme qui glisse lentement hors de ma poche. Il y a le crépuscule blafard de cette journée froide, les lumières jaunes des réverbères, la buée de mon souffle et la buée de son souffle qui se rencontrent et s’évanouissent l’une dans l’autre; ses yeux, mes yeux, nos lunettes sur nos nez et mon geste qui est si lent, si lent, qu’il ralentit sans fin et on est tous deux face à face, à égalité. Moi, à égalité avec lui et sa vie qui s’achève avec son passé qui restera entre mes mains. Son passé qui se figera à tout jamais, désormais inaltérable. Il a déjà compris, mais tout est si lent que ses joues sourient encore, pendant que la pointe de mon canon balaie l’air sous son nez, avant de viser sa poitrine et aboutir exactement à la hauteur de son cœur. C’est mon cœur qui pince et j’entends ses mélodies. Je les entends toutes et je sais toutes les fois que je l’ai compris et qu’il m’a compris pour écrire ces éclats de joie éternelle, en toute innocence et en toute spontanéité avec la force, le talent et l’orgueil qui lui ont été donnés et que je n’ai pas eu. Je sais tout cela et je reste immobile à le regarder encore une fraction de seconde, alors que la peur parcourt son visage et que la panique s’empare de lui, fait lever ses sourcils, se dilater ses pupilles, battre ses narines, ouvrir sa bouche, et trembler imperceptiblement sa lèvre supérieure dont je connais bien l’inflexion. Et comme je ne peux pas prolonger davantage ce moment, malgré le hâle rougeaud sur ses joues que je perçois au dernier instant, rappelant une douce innocence enfantine qui m’a toujours attendri chez cet être d’exception, je presse la gâchette de toutes mes forces pour arriver enfin à ce silence inéluctable.

Memory’s Matter by Ludmila Armata
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