Journaliste de longue date, lauréate du prix Hyman-Solomon pour l’excellence journalistique dans le domaine des politiques publiques, et professeure adjointe au département de journalisme de l’Université Concordia, Francine Pelletier nous livre le fond de sa pensée sur le populisme qui s’immisce dans le débat public pour se hisser jusqu’aux plus hautes sphères du pouvoir

Propos recueillis et adaptés par Simon Van Vliet.

 

S.V.V. : Il a été question, dans les dernières années, de l’opposition entre un populisme de droite – incarné par des politiciens de carrière comme l’ancien maire de Montréal, Denis Coderre, le chef de la Coalition Avenir Québec, François Legault, ou celui du Parti Québécois, Jean-François Lisée ou par des nouveaux venus en politique comme le président Donald Trump – et un certain populisme de gauche – représenté par des partis progressistes comme Québec solidaire, Projet Montréal ou encore par la « gauche radicale » de Bernie Sanders, aux États-Unis, ou de Jean-Luc Mélanchon, en France. Que pensez-vous de cette nouvelle dichotomie politique?

F.P. : Je trouve qu’il y a une facilité à faire du populisme une espèce de fourre-tout un peu trop large.

Traditionnellement, le populisme était de droite et faisait référence à des gens qui parlaient avec le « gros bon sens ». C’était une idéologie qui ne se reconnaissait pas. Cette droite qu’on a longtemps vue au Québec, avec le Duplessisme notamment, était anti-intellectuelle. Elle n’était pas basée sur l’idéologie ou sur des principes, elle s’appuyait juste sur le fait que « la vie devrait aller de même ». Il n’y avait pas de pensée derrière. C’est comme ça qu’on s’exprimait. On disait ce que M. et Mme Tout-le-monde pensait, et c’est sur cette base-là qu’on se rendait populaire. Ça, c’est un fait, qui existe encore.

Aujourd’hui, il y a un populisme qui opère une espèce de blanchiment des pensées un peu extrêmes pour se rapprocher des gens, pour dire : « nous, le peuple, on est tanné de se faire tasser, on est tanné de se faire ignorer ». C’est encore un langage très populaire, mais qui cache parfois des sentiments un peu plus noirs, un peu plus dangereux. Il y a ce populisme-là, à la dernière sauce, avec la montée d’une certaine droite. On l’a vu notamment aux États-Unis, mais on en a des courants ici aussi.

Et il y a le fameux « populisme de gauche ». Pour moi, c’est autre chose. C’est essayer de rejoindre plus de gens. C’est essayer de parler de façon à ce que tout le monde nous comprenne et de montrer qu’on n’est pas des « pelleteux de nuages ». Je ne mettrais pas ça dans la même catégorie. Ce n’est pas pour cacher une idéologie. C’est chercher à rendre l’idéologie plus accessible. Ce n’est pas la même chose, à mon avis.

 

S.V.V. : En anglais, on utilise le terme popularization pour parler de vulgarisation scientifique, par exemple. Est-ce que ce qu’on appelle le populisme de gauche serait en fait  une tentative de populariser, ou de vulgariser, les idées de gauche pour les rendre plus accessibles?

F.P. : Absolument, c’est ce que je constate. Je n’ai pas vu, aux dernières élections à Montréal – on pourrait parler aussi de Québec solidaire ou de la campagne de Bernie Sanders – je n’ai pas vu, dans aucune de ces instances, des gens qui essayaient de faire comme s’ils ne croyaient pas à ce à quoi ils ont déjà cru. Je n’ai pas vu un reniement de principes ou idéologique. J’ai vu une façon de s’exprimer, de montrer qu’on est proche des gens.

Il y a ces tentatives-là, et pour de bonnes raisons, parce que la gauche est traditionnellement vue comme intellectuelle, et donc forcément plus éloignée de la personne de la rue, disons. La gauche vivote dans la marge depuis 40 ans, alors il y a raison d’essayer de ratisser plus large, de rejoindre plus de gens, mais je ne vois pas ça de la même façon que le populisme traditionnel, ni sa nouvelle incarnation que je mentionnais tantôt.

J’ajouterais à ça — je ne sais pas si c’est du populisme — la confusion des genres et des esprits. On a Alexandre Taillefer qui se lève pour se dire un bon libéral, qui va diriger la campagne libérale aux prochaines élections au nom du progressisme… On a le Bloc Québécois qui va embrasser le parti on ne peut plus conservateur du Canada, alors que le Bloc a été aussi à gauche que le NPD pendant de nombreuses années. Tout le monde mêle tout. Et je pense qu’il y a un manque de respect, une espèce d’ignorance assez répandue.

On ne peut pas être progressiste et néolibéral en même temps. Pourtant, Alexandre Taillefer — un de nos héros de la classe d’affaires, qui est devenu aussi un sauveur de médias, qui siège au Musée d’art contemporain de Montréal, un homme qui est partout – mélange tout ça. Est-ce que c’est du populisme ou est-ce que le populisme est en train de faire en sorte que les idées, les catégories ou les principes ne veulent plus rien dire? Je ne sais pas, mais il y a certainement une confusion.

Ceci dit, le populisme que je considère le plus dangereux, c’est celui que j’ai mentionné en partant, c’est le populisme de droite.

 

S.V.V. : Alors que le populisme de droite semble rallier de larges pans des classes populaires et ouvrières, on l’a vu avec l’élection de Donald Trump aux États-Unis, la gauche électorale québécoise ne semble jusqu’ici être en mesure de faire des percées que dans les quartiers urbains où l’on retrouve de fortes concentrations de gens aisés et éduqués, et où la classe moyenne évince progressivement les classes populaires. Comment expliquer cette incapacité de la gauche à reprendre du terrain face à la droite?

F.P. : La gauche a été longtemps dominée par le marxisme. Toute l’idée de la classe ouvrière et de la lutte des classes frappait l’imaginaire et avait un véritable impact à travers l’Occident – et pas seulement en Occident – jusque dans les années 60-70, où la gauche s’est aussi exprimée à travers le féminisme. Le néolibéralisme est arrivé si vite qu’il est tombé comme une guillotine sur toutes ces années-là, sur le féminisme, sur le marxisme, sur la social-démocratie.

La gauche n’a pas beaucoup d’emprise aujourd’hui, parce qu’elle n’a convaincu personne. Québec solidaire en est un parfait exemple. Il reste à voir si Projet Montréal va réussir à se maintenir au pouvoir.

On a l’impression que la gauche ne sait rien de l’économie, qu’elle rêve en couleurs. Donc, ce n’est pas à la gauche qu’on va confier notre bien-être économique. Ça explique pourquoi la classe ouvrière est du bord de ceux qui prétendent pouvoir la sortir du trou : c’était jusqu’à maintenant les néolibéraux et maintenant le dernier en qui on a cru, Donald Trump, si ce n’est que parce que c’est un homme d’affaires. Avec l’arrivée en politique d’Alexandre Taillefer, on pourrait bientôt avoir deux hommes d’affaires à la tête de partis politiques : Pierre Karl Péladeau et Alexandre Taillefer. C’est un signe des temps!

C’est le drame de la gauche. Il faut avoir étudié, avoir pensé ou réfléchi ou lu un peu pour pouvoir comprendre ce qu’elle avance comme théorie, comme valeurs. Et c’est pour ça qu’elle s’adresse à une faune essentiellement urbaine et éduquée.

 

S.V.V. : Alors que la gauche paraît plus ou moins capable de sortir de la marginalité, la droite populiste semble séduire les classes populaires, mais aussi certaines catégories particulières d’individus comme les jeunes hommes blancs désemparés accusant la gauche de leur dérober leurs privilèges au profit des femmes et des minorités. Est-ce que la violence haineuse à l’origine des tueries de masse de Polytechnique, de la Mosquée de Québec ou de Toronto, prend racine dans une espèce de populisme machiste et réactionnaire?

F.P. : C’est une question très difficile. La définition du populisme varie beaucoup. On l’utilise tellement à toutes les sauces. Si ça veut dire simplement une façon populaire de parler, je ne suis pas sûre.

Marc Lépine citait du latin. Alexandre Bissonnette est allé à l’université. Alek Minassian, je ne sais pas trop. Ce qui est intéressant dans ces trois cas-là, c’est que ce sont tous des jeunes hommes de classe moyenne, des blancs. C’est la catégorie par excellence à qui tout avait été promis traditionnellement. C’est à eux que la Terre revenait. La Terre, avec tout ce que ça veut dire : un job, une femme, des enfants.

C’est l’homme blanc qui parle. L’homme blanc qui est censé être au sommet de la montagne, qui a dégringolé et qui va faire payer quelqu’un. C’est vraiment la revanche de l’homme blanc « dépossédé » à laquelle on assiste. On a vu avec les élections américaines qu’il y a une certaine frange de cette classe-là qui a décidé : “we’re not taking this any more”. C’est la colère de l’homme blanc qu’on a vue avec Donald Trump : la colère de ne plus avoir de travail, de ne plus être valorisé, d’être déplacé, par les femmes, par la mondialisation. Et avec ces meurtriers de masse, c’est ça aussi. Ils se sentent dépossédés et en rendent certaines catégories responsables : les femmes, les musulmans, les minorités.

Est-ce que le populisme vient jouer là-dedans? Est-ce qu’il y a un certain machisme qui est influencé par le populisme? Je ne suis pas sûre. Je pense qu’il y a des machos de droite et des machos de gauche. Et là-dedans, il y a les fous furieux et les machos de tous les jours. C’est trop vaste comme catégorie pour que je puisse m’y retrouver.

À cela viennent s’ajouter les parcours personnels : Lépine haïssait sa sœur et sa mère. Ce n’est pas pour rien qu’il a ciblé des femmes. Bissonnette y a peut-être pensé, mais il a trouvé que ce serait plus sensationnel d’attaquer des musulmans dans une mosquée. Minassian quant à lui amène une dimension encore plus claire, beaucoup plus troublante : il cible les femmes pour une question de propriété sexuelle.

Alek Minassian appartient en effet au groupe des Incels. Cette sous-culture regroupe des hommes enragés de ne plus pouvoir, à cause du féminisme, s’attendre à ce à quoi ils pouvaient toujours s’attendre dans le passé : soit les faveurs sexuelles d’une ou plusieurs femmes. Sur les réseaux sociaux, les Incels s’expriment d’une façon virulente et méchante. Ils utilisent une espèce de langage haineux qui ressemble peut-être à celui d’un certain populisme de droite.

 

S.V.V. : Si le lien direct de cause à effet entre la montée du populisme et la violence haineuse misogyne ou xénophobe est difficile à établir, on peut dire que le populisme est une menace sérieuse pour les droits des femmes, pour les minorités, mais aussi plus largement pour les valeurs démocratiques. Quels sont à vos yeux les principaux dangers qui nous guettent avec la vague populiste qui déferle actuellement sur l’Occident et qui encourage la montée de la droite partout dans le monde?

F.P. : Le populisme, c’est de l’anti-intellectualisme. Pour moi, c’est dangereux de dévaloriser l’idée; de dévaloriser le fait de penser, le fait de réfléchir, le fait d’asseoir nos gestes sur de la connaissance et pas uniquement sur des émotions.

C’est pour ça que l’élection de Donald Trump est une catastrophe. Il n’est pas juste catastrophique comme administrateur, comme président des États-Unis. C’est une catastrophe de par le message qu’il envoie. Il disqualifie les institutions, le savoir, la connaissance, au profit du me, myself and I : « C’est ce que je pense, c’est ce que je sens qui est important. S’il faut que je vous mente en pleine face pour me rendre plus intéressant, je vais le faire. »

Il n’y a plus de vérité, il n’y a plus de connaissance, il n’y a plus d’institutions qui vaillent. Il n’y a plus de respect des traités. C’est de la folie! On se fie à quoi?

Pour moi, c’est ça le danger du populisme : le à la va-comme-je-te-pousse qui nous laisse Gros-Jean comme devant. On ne peut pas avoir une société démocratique, une société qui tient compte de tout le monde – la majorité et les minorités – de cette façon-là.

Le populisme dénigre la pensée au profit des émotions, et ça, c’est dangereux.

 

[Depuis 2012, Simon Van Vliet travaille comme journaliste multimédia en presse écrite et audiovisuelle et s’intéresse aux grandes questions de culture, de science et de société, et ce, de l’échelle (hyper)locale à l’échelle globale. Lauréat de la Bourse de journalisme en développement international 2013 du CRDI, il cherche à mettre en lumière les initiatives qui proposent de solutions locales aux problèmes globaux et de solutions globales aux problèmes locaux. Ses œuvres, en français et en anglais, ont été publiées ou diffusées autant par des médias alternatifs ou spécialisés que par des médias grands publics. http://mais.simonvanvliet.info/]

 

 

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Mural by feminist guerrilla artist, MissMe, on Park Avenue in Montréal https://www.facebook.com/missmeart (Photo by Jody Freeman)

 

Nelly Arcand, Breakneck, Anvil Press, 2015, 223 pages. Translation by Jacob Homel

 

Nelly Arcand was a shooting star in Québec’s literary scene. Between her first novel Putain in 2001 (Whore, 2004) and her fourth and last novel Paradis, clef en main in 2009 (Exit, 2009), less than a decade elapsed. Her third novel, À ciel ouvert, published in 2007 (Breakneck, 2015), is a vivid and troubling account of lives lost in the maze of contemporary Western culture, where women’s bodies are literally torn apart and reshaped to meet impossible standards of beauty designed by men for men.

Through the prism of a loveless love triangle between Julie O’Brien, a bright documentary screenwriter, Rose Dubois, a proficient fashion stylist, and Charles Nadeau, an up-and-coming studio photographer, Arcand focuses a harsh light on the self-destructive lifestyle of trendy young urban professionals living it up on Montreal’s Plateau Mont-Royal.

It is no coincidence that the action starts – and ends – on the high-perched, sun-drenched terrace of a loft apartment building on Coloniale Street. Set in an age “where success shouts from every rooftop,” the novel hints at the collapse of a “world that was bursting into flames all across the planet,” by exposing the collision between three lost souls.

 

Lives already dead

Left heartbroken by a short-lived relationship and “tormented by the climate and temperatures that were no longer just conversation, but daily experience, worrisome in the long term because behind them hid a surge and a charge towards destruction,” Julie is going through life like one of the walking dead: working out to keep her body in shape, while destroying her soul with alcohol and drugs. Soulless and numb, “her existence was no more than armour against life, against the world and all it contained.”

Rose – “a true beauty, but in a commercial, industrial way” – lives as one woman too many in a man’s world. Conscious that her work as a stylist consists “in the sculpting of others, participating in her own disappearance,” she in turn has her own body sculpted by plastic surgery, “torn asunder by medical technique and its ability to recast.” Living as “Charles’ excrescence, the shadow of his eye, the slave who organized, brightened and showcased other women’s beauty before exiting the frame, where no one could see her,” Rose is a woman without an existence of her own.

As for Charles, he appears to be an average man who, exposed to and attracted by so many pretty young women, “had slowly developed resistance to his own tastes.” Behind this facade he hides “a few defects in his soul,” inherited from his father: a schizophrenic butcher who raised his son with misogynous paranoid theories about “murderous and mutant female assassins” and about “the treachery of women.” This childhood trauma left Charles, the butcher’s boy, with a fetish perversion for sadomasochist gore pornography, a secret sickness that Rose, in her self-abnegation, came to accept without questioning.

 

The eye of the storm

It is on the cursed roof of the building where she just moved in with Charles that Rose finds herself involuntarily pushing Julie, who happens to be the couple’s next door neighbour, onto Charles’ path. During this meeting that seals their fates – and Charles’ – in inevitable doom, an act of God testifies to the irreconcilable enmity between both women: lightning striking the guardrail of the terrace where Julie and Rose are standing. It is as if the tragic events set in motion on that summer day were commanded by “the power of mighty nature throwing back mankind’s arrogance in its face.”

Rose’s mistake inevitably brings Julie and Charles together, and pushes Rose herself out of the life of the man she had devoted herself to and into the arms of the plastic surgeon who had been moulding her for Charles. While Julie attempts to cure Charles of his sickness by indulging him in his vicious perversions, Rose intends to sacrifice what’s left of her body in a desperate attempt to get Charles back.

With the reluctant help of her surgeon, Rose has her most intimate flesh carved and sculpted to become the very image of the ideal women Charles had spent his life fantasizing about. Using her body as a weapon – butchered by another man – Rose “was plotting to win Charles back, or just destroy him,” whichever way it turned out.

 

When images are cages

As the story develops, Rose and Charles become the subject of Julie’s next documentary project where she wants to talk “about images as cages, in a world where women, more and more naked, more and more photographed, covered themselves in lies.” This project looking at “the aesthetic obsession that Julie had long considered a Western burqa” echoes directly the author’s own thoughts on what she called a Burqa of Skin (the title of Arcand’s posthumously issued collection of cultural critiques): “It was a veil both transparent and dishonest that denied the physical truth it claimed it was revealing, in the place of real skin it inserted skin without faults, hermetic, inalterable, a cage.”

This is where, behind the third person narration of the novel, we find glimpses of the auto-fictional nature of the work. As it is, the underlying themes of the novel – manufactured beauty and death – are the same ones that seem to have obsessed the author throughout her brilliant but short career, which ended abruptly when she committed suicide on September 24, 2009, a few weeks before her last novel was published. Whether or not it’s the writer’s own suicide that is foreshadowed in the book is left for the reader to ponder.

What is clear however is that the book depicts a very real world – Arcand’s world which is, whether we like it or not, also ours. Breakneck is the unbearable story of a world where patriarchy’s rule continues to oppress women, forcing them to disappear altogether inside themselves, and where a lost sense of beauty leaves only a trail of death, suffering and solitude.