Introduction

2019 était l’année des langues autochtones et j’ai décidé à ce moment-là de faire le grand saut en traduisant le titre de mon court-métrage « Durant la Nuit » en langue abénakise « Nib8ïwi ». Pour moi c’était important de prendre cette décision car cela fait partie de mon identité. J’étudie la langue abénakise depuis quatre ans maintenant et je devais me faire confiance et écrire en abénakis cette fois-là. Pour être bien certaine de ne pas faire de fautes, je me fais toujours corriger par mon professeur, Philippe Charland. Cette langue me permet d’approfondir le lien avec mes ancêtres algonquins.

 

 

NIB8ÏWI

Durant la nuit, j’ai peur. La nuit s’en vient. La nuit arrive. Je suis dans la nuit. Je vis dans la nuit. Je suis incapable de dormir la nuit. J’ai peur la nuit. Mon anxiété m’envahit. J’ai peur durant la nuit.

Durant la nuit, j’ai peur. Durant la nuit, je vois des ombres. Durant la nuit, les démons sortent. Je vois des monstres. Durant la nuit, ma vision est trouble. Je vois des formes. Je m’imagine des choses. J’imagine des choses du passé. Je vois des gens de mon passé. Je souffre durant la nuit. Durant la nuit, je souffre. Je ne vais pas bien. Je ne dors pas. Je suis incapable de m’abandonner.

Durant la nuit, j’ai peur. Durant la nuit, je revois cette ombre. Je revois cette ombre. Je revois cette silhouette noire dans le noir. J’ai confiance en elle mais je ne la reconnais pas. Je ne vois pas son visage mais je sais qui elle est. Durant la nuit, j’ai peur.

Durant la nuit, j’ai peur. Durant la nuit, j’ai peur de mourir. Durant la nuit, j’ai peur qu’on me viole. Durant la nuit, j’ai peur de revivre l’inceste. Durant la nuit, j’ai peur dans mon appartement. Durant la nuit, j’ai peur dans ma chambre. J’ai peur dans chacune des pièces de mon logement.

Durant la nuit, j’ai peur. Je n’ai confiance en personne. J’entends le train passer au loin. J’entends les sirènes de police qui me perturbent. Des sirènes d’ambulance qui me rappellent la mort de mes parents, qui me rappellent ma quasi mort, qui me rappellent mes hospitalisations.

Durant la nuit, je ne peux chanter. J’ai peur. Je ne peux pas chanter. Je ne peux chanter. Je ne peux pas chanter. Tout le monde dort autour de moi. C’est trop calme. Je peux jouer de la guitare dans le silence total, sans bruit. Je peux jouer de la guitare électrique, sans connexion.

Durant la nuit, je me souviens de mes allées et venues à l’hôpital. Je me souviens de mes crises d’anxiété, de mes crises de panique. Je pense que mon cœur va flancher à chaque fois, à chaque minute, à chaque instant.

Durant la nuit, c’est toujours la même chose, c’est toujours la même histoire. Toujours à refaire et ça recommence tout le temps sans arrêt chaque soir durant la nuit.

Durant la nuit, je voudrais parler. Je suis incapable. J’étouffe. Je me sens étouffée. J’étouffe. Rien ne sort de ma bouche. Au contraire, je voudrais crier, je voudrais hurler. Mettre un bandeau sur ma bouche serait mieux pour ne pas déranger, pour ne pas déranger les autres autour de moi, pour ne pas dénoncer, pour ne pas raconter ce qui s’est vraiment passé avec toi, avec lui, avec vous. Je n’ai pas le droit de dire ce qui m’est vraiment arrivé. Je cache mes yeux pour ne plus voir le passé, pour ne plus me souvenir de vos visages, pour arrêter de revoir ces images dans lesquelles vous avez abusé de moi. Rester dans le noir, mourir dans la noirceur de la nuit. Même si je dis ces mots, si j’écris ces mots durant la nuit, rien ne change.

Durant la nuit, j’ai peur. Durant la nuit, je ne sais pas si je vais vous revoir. Durant la nuit.

 

 

 

Ma voix se dévoile

Je me souviens lorsque j’étudiais le chant classique au Collège Ste-Croix. Thérèse, ma professeure, me répétait sans cesse de relâcher ma mâchoire pendant que je chantais. Elle était si rigide et si tendue qu’elle rendait ma voix chantée voilée! Une voix qui chuchotait, un peu gênée, qui ne prenait pas vraiment sa place, qui n’avait pas confiance… C’était ma voix chantée de ce temps-là.

Ça m’a prit des années à comprendre le mécanisme du chant. J’ai réalisé à quel point j’étais tendue. Je devais apprendre à relaxer toute cette partie de mon visage afin de perdre cette voix voilée pour, finalement, atteindre ma voix pure et dévoilée.

Thérèse me disait : « Regarde l’arbre là-bas, au loin, et chante pour lui, pour qu’il t’entende. N’aie pas peur… Chante! Fais en sorte de projeter ta voix jusqu’à lui pour qu’il puisse t’entendre! Oublie tes problèmes… Chante! Libère-toi! Apprendre le chant et le maîtriser c’est le travail d’une vie. Chanter, c’est prier deux fois.» C’était en 1990. Et je n’ai jamais cessé de chanter depuis ce temps!

Par la suite, ma voix est devenue plus grave, et, j’ai commencé à chanter avec ma gorge. Ma voix se fatiguait et je m’épuisais. La joie de chanter n’était plus présente. Un jour, après plusieurs années de recherche, j’ai finalement trouvé une coach vocale qui enseignait la même technique que Thérèse.

C’est avec Julie que j’ai réparé ma voix. C’était comme si j’avais perdu mon chemin et que je retournais à la maison… Comme la confiance en moi n’a jamais été mon fort, cet aspect fut difficile à travailler. J’y suis arrivée! Avec beaucoup de travail, encore et encore, chaque jour de ma vie.

J’ai découvert ma voix pure chantée avec toute sa puissance et sa force. Quel choc, j’en avais des frissons! Elle sortait de tous bords, tous côtés, un peu comme le cheval sauvage qui court de toutes ses forces dans les champs pendant qu’on essaie de le dresser.

C’était comme si je venais de prendre position, comme si je m’affirmais, comme si je disais pour une fois dans ma vie : « Helloooo! Je suis là, j’existe ! J’y suis arrivée. J’ai réussi! » Maîtriser ma voix chantée, pure, dévoilée, pour arriver à une meilleure interprétation de mes chansons et prendre position, c’était là ou j’étais rendue!

 

Des secrets sans réponse

Pendant que j’étais animatrice à la radio de CKUT, à l’émission Native Solidarity News, j’ai pris connaissance des événements qui honoraient les femmes autochtones disparues et assassinées du Kanada. Cette cause m’a touchée profondément puisque, dès mon jeune âge, j’ai failli plusieurs fois être kidnappée. Étant adoptée, je pensais que c’était mon père qui venait me chercher.

Un jour, j’ai ouvert la porte de la voiture de ce parfait étranger et j’ai mis mon pied à l’intérieur de sa voiture. Tout à coup, je ne sais pour quelle raison, j’ai senti à l’intérieur de moi une sensation désagréable. Un danger soudain. Je ne sais d’où il arrivait. Je suis sortie au plus vite de sa voiture! Tout ça s’était passé devant ma maison familiale. Pourtant ce monsieur était si gentil avec moi!

J’avais l’impression qu’il me connaissait! Il me suivait depuis un bon bout de temps. Beaucoup de secrets cachés ont entouré ma vie. Des secrets sans réponse. Il est certain que je me suis identifiée à la cause de ces femmes disparues.

En 2014 on parlait de Loretta Saunders, qui avait disparue. Cette jeune métisse de la Côte Est. Tout le monde cherchait son corps. Elle était métisse, comme moi. Cet événement m’a fait revivre les cauchemars que j’ai vécus avec tous ces hommes inconnus qui m’ont pourchassée pendant plusieurs années. Sa disparition m’a particulièrement troublée.

Did You See Me

C’était en juin 2014 et je me promenais avec mon petit chien. Tout à coup, j’ai eu une inspiration musicale soudaine! Comme ça, de nulle part, une mélodie sortait de ma bouche. Ma voix dévoilée prenait position. La même mélodie revenait sans cesse. Je chantais pour Loretta, je lui parlais! Je me sentais connectée avec quelque chose de plus fort que moi. Probablement une connexion avec mon Créateur et Loretta. Je devenais comme un canal d’énergie entre eux et moi. C’était intense! Je n’avais jamais vécu cette sensation auparavant.

Les mots qui sortaient de ma bouche semblaient être un cri du cœur pour ces femmes disparues. Ces femmes que l’on n’a pas retrouvées. Ces femmes qui ne peuvent pas nous raconter leurs affreuses souffrances et leurs histoires inhumaines, sans cœur…

Tout à coup, je suis retournée chez-moi en courant comme s’il y avait le feu. Arrivé à la maison, j’ai installé mon micro je n’ai cessé de chanter la mélodie avec les mots qui sortaient de ma bouche. Je n’arrêtais pas parce que je savais que je perdrais toute cette inspiration. Une fois tout mon équipement installé, je me suis concentrée et j’ai demandé à mon Dieu d’amour de chanter avec moi! Ensemble, nous avons créé, ainsi qu’avec Loretta, la chanson « Did You See Me ».


 

Les larmes coulaient le long de mon visage. Tout en chantant, je me retenais pour ne pas pleurer. Je ne voulais pas perdre le fil de cette précieuse inspiration musicale. Puis je me suis arrêtée. Plus rien. Aucun mot ne venait à ma bouche. C’était terminé! L’enregistrement était final. Cette chanson, à part l’écho que j’ai rajouté, est à l’état brut, avec intensité et force. Cette chanson parle pour toutes ces femmes et filles autochtones disparues et assassinées du Kanada.

Ma voix sera toujours présente pour elles. Que leurs esprits soient en paix!

 

For more information on missing and murdered Indigenous women and girls:

Families of Sisters in Spirit: https://fsismmiw.wordpress.com/

https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/742372/vigiles-femmes-autochtones-disparues-assassinees

https://www.cbc.ca/news/indigenous/inquiry-ns-saunders-1.4378891

https://www.nwac.ca/

https://www.faq-qnw.org/