Patineur (c) Máire Noonan

 

Je nage. Autour de moi les vaguelettes taillées comme dans l’ardoise remuent au vent. Le visage immergé j’expire à fond, faisant bourdonner l’eau pendant que se vident mes poumons. Par moments, j’entends mon gargouillis se répandre dans un écho sous-marin comme un meuglement lointain. Alors je flotte un instant pour distinguer cette fréquence insolite. On m’a parlé des djinns qui nous suivent quand on se croit seul. Ils se métamorphosent en être ou en objet, nous observent secrètement et nous châtient selon nos démérites. Mon cœur bat plus vite à cette pensée, mais je reprends la cadence malgré mon essoufflement. Je me dirige vers l’autre rive qui est encore loin. Au fond du lac, j’imagine une présence qui me rappelle les dessins de Gary Larson; ses créatures loufoques nagent parallèlement, nous font face du dessous en nous effleurant du doigt sans qu’on s’en doute. J’entends décidément des voix dans le roucoulement de l’eau et ces voix semblent m’interpeller. Quelque chose me chatouille sous l’aisselle. J’arrête de nager. Le chatouillement se déplace sous mes pieds tandis que mon souffle devient court et que mon cœur tambourine. Je lève la tête au ciel pour découvrir un faucon qui plane. Il trace des huit au-dessus de ma position. Plus haut encore, un avion, tout petit, traîne un filet mince comme de la salive. L’eau est noire sur la surface et verte au dessous. Un rayon de soleil se faufile entre deux nuages et pénètre de biais le gouffre lacustre. Je plonge la tête pour suivre la trajectoire de ses rais diffus lorsque surgit une ombre au fond de l’eau qui découpe la lumière en se déplaçant comme une méduse. Je guette avec inquiétude les froissements de la surface avant de reprendre ma nage.

 

J’ai pourtant fait ce trajet à quelques reprises, mais cette fois-ci cela semble différent. Un reflet sur l’eau m’éblouit comme une étincelle et quand je replonge la tête, je distingue une apparition oblongue qui me contemple en retour, en esquissant un sourire entre les lignes d’ombres qui s’embrouillent. Je suis très myope, mais je devine des formes qui s’agitent comme des flammes de bougies dans le vent. Mon cerveau s’ajuste à la vision subaquatique et bientôt, au lieu d’ondoiements troubles, je vois naître tout un peuple d’ombre qui s’anime et qui semble me faire signe de ne pas approcher davantage. Je cesse de bouger en sortant la tête de l’eau pour entrevoir la lune, précédée de son halo, se lever derrière la crête dentelée des cèdres. Le gargouillement suspect s’est transformé en grognement, et s’amplifie alors qu’une créature étale au fond du lac terrorise les environs. Des insectes patinent sur la surface de l’eau, traçant des figures géométriques éphémères. Ils s’attroupent dès que je m’immobilise.

 

Le soir tombe avec lenteur et mon corps refroidi se maintient en flottaison par de petits mouvements instinctifs. Une nuée de moustiques circule autour de ma tête sans m’approcher. Je ne dégage, sans doute, plus assez de chaleur pour l’attirer. Autour de moi les clapotis se sont calmés et la rive s’est beaucoup éloignée. Plus petite et moins orange, la lune est maintenant orpheline dans un ciel incolore, suspendue au dessus du vert sale des courbes montagneuses. Je vais me noyer. Bien que je flotte sans effort, je ne sens plus mes orteils, ni mes pieds d’ailleurs. Les moustiques m’ont finalement trouvé. Ils m’ont piqué partout sur le visage : derrière les oreilles, au front, plusieurs fois sur le nez, sur le bord des yeux. Mon grelottement ne les a pas fait fuir, mais ça ne fait rien. Je n’ai rien senti. Mes dents claquent comme des castagnettes.

 

Je me souviens d’un jour où je rencontrais quelqu’un dans un café. Je ne sais plus qui. Un homme, je crois. Ou bien  c’était une femme? Je ne me rappelle pas. Je sais qu’il (ou elle) est allé à la toilette…, ou peut-être n’est-il (ou n’est-elle) jamais venu(e) à notre rendez-vous. Je ne sais plus. Mais pourquoi est-ce que je pense à cela? Ah oui! Le café. Alors la serveuse est arrivée avec un café que je n’avais pas commandé, mais puisqu’elle l’avait apporté, elle a dit qu’elle ne le reprendrait pas, qu’elle me l’offrait, que si je ne le buvais pas c’était tant pis pour moi. Elle s’est éloignée en continuant à parler, et tout en débarrassant une table voisine a ajouté qu’il était frais fait et que ça me réchaufferait, un bon café chaud, surtout avec le temps qu’il fait dehors. La tasse fumait devant moi et en la soulevant, j’ai senti à retardement qu’elle me brûlait le bout des doigts. C’était mon premier hiver ici, et mes doigts sans gants étaient toujours engourdis, les poings fermés dans mes manches. J’ai pris la tasse au fond de ma main et j’étais heureux de ce pincement au creux de la paume. J’étais heureux de tout. Tout me paraissait valoir la peine d’exister : cette serveuse que je ne connaissais pas, si gentille, le clignotement des néons rouges, l’odeur de friture, les nachos de la table d’à côté, le cendrier débordant du comptoir, les journaux empilés en désordre, la tache de graisse au mur, la radio qui frémissait sur l’étagère, tout méritait d’être là et avait sa place. J’aimais ma vie, chaque moment, et je ne voulais rien de plus. C’était ma vie, mon heure. J’étais apparu après des millions d’années d’existence d’un monde qui m’a conçu et posé là. Et tous mes gestes, toutes mes interactions sont indissociables de notre univers dont je suis l’extension légitime, sans gloire mais irréfutable.

 

Cette nuit-là, je n’ai pas dormi. Rentré dans mon meublé, j’avais le cœur gonflé. J’ai sorti une feuille pour écrire à mes parents encore vivants à l’époque. Je voulais leur dire que ma joie se confondait à mes pleurs et que mon un et demi était un palais, que je n’étais jamais seul, qu’ils m’accompagnaient en tout, que la neige contre ma vitre était une bénédiction, que ce pays était un paradis, que ce n’était pas une erreur d’être parti, que bientôt ma situation s’améliorerait et je les ferais venir. Je voulais écrire tout cela et bien plus. Je me suis levé pour ouvrir la fenêtre de ma pièce surchauffée, puis j’ai fait du thé sur le réchaud et j’ai brûlé de l’encens. Je suis resté des heures durant à regarder le papier bleu sans tracer un mot. Des flocons de neige glissaient par la fenêtre et venaient fondre sur ma feuille vierge, tandis qu’un sentiment de bonheur m’empêchait de sentir la fatigue.

 

Mon nez est humide et glacé, mais à fleur d’eau je respire l’air poivré du soir. Des relents de pourriture me parviennent de la forêt de cèdre que je ne peux plus qu’imaginer. Une lueur faible laisse deviner les patineurs qui avancent par à-coups imprévisibles, traçant des sillons élégants sitôt aplanis. Où vont-ils, ces insectes, lorsqu’ils ont fini leur routine? Où se cachent ces petits êtres en attendant leur prochaine sortie? Je les contemple longuement avant de somnoler. Lorsque je m’éveille, ils sont partis. Le lac est maintenant figé comme un miroir où le reflet cristallin d’une lune distante veille comme unique témoin.

 

 

 

Lorsqu’on nous regarde d’en bas, ça donne l’impression que notre vie est facile. On imagine les grands espaces, la liberté. Eh bien, je dirais que la liberté n’est possible qu’à l’abri des problèmes et la seule période sans problème c’est au tout début, quand on est entouré d’un mur concave de calcaire. Si on savait cela avant de sortir, on ne chercherait pas à tout précipiter dès les premiers instants de conscience. À force d’acharnement et d’épuisement, on détruit, pour de bon et sans espoir de restauration, ce cocon idéal. À partir de ce moment-là, les choses se gâtent. Prendre de l’altitude, naviguer le ciel peut être beau à voir, mais là-haut, ce n’est facile pour personne. J’en sais quelque chose, je suis un jeune faucon.

J’ai vu un de mes frères, d’une autre couvée, assailli dès son échappée. Vidé de toute énergie, hors d’haleine, à peine extirpé de sa coquille, son petit corps tremblant, visqueux et échevelé, s’est fait rapiner par un oiseau à peine plus grand que lui. J’ai vu d’autres petits infortunés rouler accidentellement hors d’un nid voisin, qui avait été squatté à la hâte par une mère négligente, pour se retrouver au sol à la merci d’un renard qui les a gobés goulûment. Dans mon cas, ça s’est très bien passé. Maman était présente quand j’ai crevé mon œuf. Je l’entendais avant même d’avoir lézardé la surface. Elle rôdait nerveusement autour du nid, ce qui m’a permis de ponctuer mes efforts de quatre ou cinq siestes, de quelques secondes chacune, pour reprendre des forces et m’extraire définitivement d’où je n’aurais jamais dû sortir. Les jours suivants n’étaient que piaillements et bousculades; une lutte sans merci contre mes quatre frères, tous étant d’au moins quelques jours, jusqu’à une semaine, plus jeunes que moi. C’est dire que j’avais l’avantage de l’âge et de la taille.

Lorsque papa, qui nous nourrissait le plus souvent, arrivait avec quelques vermisseaux, il survolait notre aire en battant des ailes pour nous réveiller. De la corniche de notre escarpement, j’étais le premier à tendre le cou dangereusement hors du nid et à ouvrir le bec au plus large de ma capacité. Je cognais mes petits frères avec mes ailerons pour les sonner et m’emparer de leurs portions. Je dévorais autant que je pouvais, c’est-à-dire presque tout ce que papa ou maman apportait, surtout au début, et sans le moindre sens du partage. J’ai vu le plus faible d’entre nous cinq sécher et mourir au fond du nid, tandis que les autres gagnaient en robustesse. Aucun de nous ne l’a regretté, le pauvre, même pas ma mère. Nous étions au contraire soulagés pour lui. C’est qu’il n’avait pas la combativité nécessaire. Pour ma part, bien nourri, je devins rapidement très vigoureux, au point d’attraper des insectes au vol. En quelques semaines, j’avais triplé de taille et j’assommais littéralement mes frères à l’heure du repas. Comme je les blessais régulièrement et qu’en m’agitant je risquais de faire basculer notre nid en bas de la falaise, maman m’a jeté dans le vide. En apparence, j’étais bien assez grand pour voler et me défendre seul, ayant grossi en si peu de temps, mais je n’étais pas du tout prêt à quitter ma mère.

Les premiers temps, je la suivais tant bien que mal mais je ralentissais ses excursions et parfois, j’entrais en collision avec elle, ne sachant pas ralentir ou bifurquer à temps. Elle me chassa cruellement pour que j’apprenne à me débrouiller seul. Je me trouvai tout d’un coup livré à moi-même, plein d’angoisse, tournant nerveusement la tête dans toutes les directions, planant sans but, puis me posant, de temps à autre, sur la cime d’un conifère. Et là, j’oscillais de long moments, comme pour réfléchir. En vérité, je ne faisais qu’imiter les adultes en guettant l’horizon, dans le seul espoir de voir ma mère surgir avec un ver grouillant pour me rapatrier au bercail. J’étais tenaillé par la faim, mais je ne savais rien de la chasse et ma vue était encore trop brouillée pour que je puisse distinguer quoi que ce soit à distance.

La première fois que j’ai visé une proie au sol, je me suis aperçu en me rapprochant que je m’apprêtais à attaquer le reflet d’une fleur jaune qui remuait dans une flaque d’eau. J’évitai l’écrasement de justesse pour aussitôt m’élever d’un trait jusqu’au premier nuage. Je me laissai porter par le vent en reprenant mon souffle mais je perdais tout espoir de me nourrir quand se profila au-dessus de moi l’ombre d’un condor. On avait vu ces charognards ténébreux survoler notre nid par le passé, mais ma mère orchestrait des distractions pour qu’ils ne nous découvrent pas. Le simple passage de ces grands oiseaux effrayants nous faisait tous pisser en même temps. Celui qui volait au-dessus de ma tête semblait fixer son attention sur une proie au sol, qu’à grand effort de concentration je pouvais distinguer assez clairement. C’était un chevreau blessé qui boitait et haletait péniblement, tandis que trois jeunes renards salivant, l’ayant grièvement blessé, attendaient le bon moment pour l’achever. Le condor, voulant prendre part au butin, se laissait tomber comme une feuille en formant des huit descendants. Bientôt, il atteindrait mon altitude. Je n’avais ni la force d’accélérer, ni l’habileté de manœuvrer pour m’écarter de son parcours. Alors, je ployai les ailes et me laissai tomber comme une roche, en priant de heurter une surface molle à l’arrivée. J’aboutis effectivement sur un petit mulot qui continua un instant de gigoter sous mon poids. La force de l’impact lui avait brisé le dos. Il a suffi que je le picore quelques fois à la tête pour qu’il cesse de bouger. Son cœur battait à tout rompre quand j’entrepris de l’éviscérer et de dévorer ses entrailles encore chaudes.  ” Quel délice! ” pensais-je. Si j’avais su comme c’est bon, un petit rongeur fraîchement tué, j’aurais rampé au sol bien avant. Je me rendais pourtant compte que cette méthode – consistant à se laisser tomber sur sa proie – n’était pas la moins risquée, ni la plus précise. Maintenant que j’avais repris des forces, que je voyais mieux et que je pouvais penser plus clairement, il me fallait élaborer un plan d’attaque. Deux choses me paraissaient prioritaires: choisir ma proie et me servir de mes serres pour capturer des petits rongeurs savoureux. Fier de ces deux résolutions, je repris mon envol en me laissant dériver avec une assurance, un aplomb et une détermination dont je ne me croyais pas capable jusque-là. Le goût du sang m’avait galvanisé.

 

 

Je décidai de m’en prendre aux canetons. Ces flâneurs nerveux réunissaient tant de caractéristiques avantageuses, qu’ils semblaient être une proie toute désignée. Mieux qu’une proie isolée, ils sont toujours en groupe et leur nombre pallie l’imprécision de ma chute aveugle; L’âge tendre de ces créatures les porte à la distraction; ils sont dissipés, bruyants et pas toujours accompagnés d’adultes. C’est du moins ce que je croyais. Je ne pouvais pas savoir, au moment où je prenais pour cible ces palmipèdes, que la représentation erronée que je m’en faisais conduirait à ma  perte. J’élus donc comme territoire de chasse les marais, les étangs et les lacs et je me mis à observer ces petites familles voguant inlassablement le long des rives en quête de la végétation lacustre dont elles se gavent à satiété. Les canards ont une faiblesse notoire lorsqu’ils se repaissent. Ils plongent la tête dans l’eau et comme un balancier, leurs queues se soulèvent et pointent au ciel. Sans beaucoup réfléchir, j’avais présumé qu’il serait facile de les surprendre dans cette position vulnérable. J’ignorais alors leur habitude de se relayer, de manière à ce qu’il y ait toujours un guet pendant que les autres s’empiffrent. Au moindre soupçon, ce dernier alerte le groupe. Chacun sait que ces bêtes fébriles à l’extrême souffrent d’une sorte de paranoïa ontologique : il suffit d’un clapotis inégal, d’un hochement de feuille suspect, du passage d’une loutre ou du regard insistant d’un castor pour amener l’un du groupe à caqueter, l’autre à cancaner et tous, très vite, à nasiller. Lors de mes premiers essais, je les approchais en feignant d’être distrait. Je faisais le désintéressé, comme si je pensais à autre chose. Mais ils détectèrent ma ruse et se précipitèrent dans les fourrés où je ne pouvais plus les atteindre. Aussi candide et vulnérable puisse-t-elle paraître, cette race de survivant a développé l’instinct de détecter le danger à distance. Si je prenais un élan à grande altitude, en traçant une grande courbe derrière un cumulus, ils avaient vite fait de me repérer entre les nuées et de se jeter pêle-mêle dans les roseaux hors de ma portée. Plus d’une fois, n’ayant pu freiner à temps, je me suis enfoncé dans des buissons ou empêtré dans les branches d’un cèdre riverain. Chacun de mes essais était plus ridicule que le précédent et j’avais l’impression d’être devenu la risée du voisinage. Des bandes de canards ricanaient dès mon apparition dans l’azur. J’ai l’intuition qu’ils se sont donné le mot et rapidement, le bruit s’est mis à courir qu’un nouveau faucon faisait des attaques prévisibles, loufoques et maladroites. En tout cas, je n’avais pas le sentiment d’être respecté, sûrement parce que la réputation qui me précédait m’enlevait toute crédibilité et cela finit par me démoraliser. Encore une fois, j’étais dépourvu, affamé et je recommençais à faiblir. Je n’avais plus le choix que de recourir à la chute libre en espérant pour le mieux. Si je rate les canetons, je tombe à l’eau, pensais-je. Perspective peu réjouissante, mais moins risquée qu’un écrasement sur la terre ferme.

Je cherchais à profiter de mon avantage principal : ma vision qui, à ce stade de mon développement et malgré mon jeûne forcé, était passée de passable à exceptionnelle. Je décidai de jouer le tout pour le tout. M’élevant jusqu’au point où ma vue perçante me permettait de voir sans être perçu, je me plaçai exactement au-dessus d’un groupe de canetons assez éloigné de la rive. J’enfonçai mon bec dans mes plumes pour cacher mon identité, je vidai l’air de mes poumons et je fermai les yeux en repliant les ailes, me faisant lourd afin de maximiser mon accélération et de produire un effet de surprise. J’étais en chute libre pendant moins de cinq secondes quand j’ai heurté un obstacle de plein fouet. J’ouvris les yeux pour m’apercevoir que j’avais percuté la tête du condor qui quelques jours auparavant m’avait épouvanté. L’impact fut si violent que ce monstre lugubre ébranlé perdit connaissance et comme un cerf-volant brisé se mit à virevolter sans contrôle. Il alla s’écraser tête première contre un rocher saillant au beau milieu du lac que je ciblais. J’avais peine à croire ce qui venait d’arriver tandis que je descendais avec précaution vers ce pourfendeur céleste déchu. Je le survolai un moment en battant fort des ailes afin de l’oxygéner et de l’éveiller, si par malchance il avait été encore vivant. Il paraissait sans vie. Tout semblait calme autour de nous et la circulation aérienne était des plus tranquille. Après avoir tourné quelques fois autour de ce triste spectacle, je m’approchai de la carcasse désarticulée du condor dont les énormes ailes, au larges plumes ébouriffées, pendaient de chaque côté du rocher et trempaient sans élégance dans l’eau. J’atterris, non sans appréhension, sur son poitrail en l’enserrant férocement, ce qui le fit faire un soubresaut qui m’effraya et me fit bondir plus de dix pieds à la verticale. Heureusement, ce n’était que le réflexe nerveux d’une dépouille encore chaude. Après avoir balayé à nouveau son bec du bout de mes ailes par acquis de conscience, j’empoignai sa gorge de mes serres puissantes et je lui rompis le cou d’un seul coup et sans difficulté. Le jabot gonflé fièrement, perché sur ma victime fortuite, je m’apprêtais à crever la partie tendre de son abdomen quand, surgi de nulle part, un groupe de vautours s’amassa autour de moi, noircissant le ciel au-dessus de ma tête. Sans espace pour m’élever, j’ai eu le réflexe de plonger à l’eau et de battre frénétiquement des ailes dans un mouvement de panique, m’éloignant du danger en m’enfonçant au plus profond du lac en quelques instants. Nager n’était pas plus difficile que voler, peut être plus aisé même; avec les bourrasques et les fronts venteux en moins. Dans ce lac sans courant fort, l’harmonie semblait régner. Les poissons me dépassaient, indifférents, et la végétation marine ondulait par rangée, sereinement et en cadence. Levant les yeux vers la surface qui s’éloignait irrésistiblement, j’ai cru voir la tête d’un anatidé qui, avec son bec plat, lapait une gorgée d’eau et portait sur moi un regard étonné. Il plongea la tête à quelques reprises pour vérifier s’il m’avait bien vu piquer vers le fond. J’étais assez heureux, tandis que mon pouls cardiaque ralentissait doucement et que mon corps gorgé d’eau se délestait de ses dernières forces. Voyant mon sort inévitable, j’avalai le lac à pleines lampées comme on respire l’air sans compter et bientôt, ivre d’eau, je fermai les yeux en me blottissant dans un nid d’algues accueillant et, avec le sentiment diffus d’être enfin libéré, je me laissai paisiblement engloutir, enlacé dans son étreinte.

 

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Antoine Bustros is a Montréal pianist, composer and writer. He writes music for films and has been developing an original repertoire for Ensemble Ulysse, a new chamber music ensemble, since its foundation in the year 2000. He has previously published short stories, music and essays in Montréal Serai and XYZ, la revue de la nouvelle. Recently he scored the 18-episode series Extraordinary Canadians and Tony Asimakopoulos’ documentary, Return to Parc Ex. Both have been available online since October 2017 on CBC television. In the winter of 2018, he will be releasing a third album with Ensemble Ulysse: La condition Humaine.

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http://watch.cbc.ca/extraordinary-canadians/season-1/b8ab2028-603d-4a14-a560-14203346716d

http://www.cbc.ca/cbcdocspov/episodes/return-to-park-ex

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